Chonique du vendredi matin des Matins Luxe sur Luxeradio

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Léon Tolstoï disait : « Tous les hommes font la même erreur, de s’imaginer que bonheur veut dire que tous les vœux se réalisent » Recep Tayyip Erdogan, le premier ministre turc devrait méditer ses paroles. Arrivé au pouvoir depuis 2003, nanti d’un costume de démocrate en émancipant la vie politique turque de la tutelle des militaires, libéralisant l’économie et hissant la Turquie au rang de pays émergeant, le monde saluait la naissance d’un modèle pour la modernisation du monde arabo-musulman.

Avec trois mandats et dix ans de pouvoir quasi absolu, les vœux du militant islamiste Erdogan, condamné à la prison en 1998 pour incitation à la haine, n’ont pas pu être tous comblés. Il faisait siennes les idées développées par le poème du nationaliste turc Ziya Gokalp : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats » Formé à l’école religieuse des imams et prédicateurs, remplaçant l’imam à la mosquée pour réciter des prières, pour les naissances ou pour organiser le rituel des décès, Erdogan, sous le verni de l’islamiste moderne et libéral, est resté, tout au long de son règne un Imam. Comme tous les dirigeants religieux, qu’ils soient musulmans, juifs ou chrétiens, il est convaincu de détenir la Vérité et développe alors, un autoritarisme qui n’est pas de mise avec une réelle démocratie. Les intellectuels turcs comme l’écrivain Orhan Pamuk, le musicien Fazil Say ou le peintre Bedri Baykam voient en Erdogan, je cite : « un despote qui fait sauter un à un les verrous de la laïcité afin d’instaurer un régime islamiste et personnel » fin de citation.

 La dérive autoritaire, qui va souvent de pair avec l’usure du pouvoir, est illustrée par la répression menée à l’égard des journalistes, par exemple. Entr 72

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et 97 journalistes turcs sont en prison à fin 2012 contre 13 à fin 2002, l’année de l’arrivée au pouvoir de l’AKP. L’évolution dictatoriale de Receip Erdogan, accompagnée des scandales énormes de corruption, au plus haut de l’organisation de l’Etat, est en train de casser le développement du pays et de le faire basculer dans l’instabilité et la violence. Ce n’est pas les vagues d’arrestation et les mesures d’épuration dans la magistrature et les corps de police, qui vont museler l’opposition, la société civile ou l’appareil judiciaire du pays. Le modèle turc de démocratie musulmane est en train de s’effondrer, voire d’imploser. Empêtré dans des scandales de corruption, le gouvernement de Receip Erdogan ne fait plus rêver le monde arabe.

 

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Depuis sa réélection en 2008, Receip Erdogan a installé un culte de la personnalité qui va de pair avec une prise de contrôle par l’AKP, son parti, des secteurs clés de l’administration, de l’économie et de la finance. En caressant le statut de puissance régionale, avec un discours de plus en plus nationaliste, favorable à l’islam radical, Erdogan a tourné le dos au monde occidental et en écho, les Etats-Unis ont commencé à prendre de la distance avec celui qui était leur allié de référence dans la région, après Israël. Terminé le temps où on considérait la Turquie comme la passerelle entre les valeurs de l’Occident et celles de l’Islam, entre les savoir faire de l’Atlantique et les nouveaux géants du Pacifique. Elle personnifie aujourd’hui les difficultés persistantes du monde musulman à s’adapter à la modernité.

 La crise est aujourd’hui politique, institutionnelle, économique et sociétale. Paranoïa du pouvoir en place, abus d’autorité, remaniement de gouvernement, ralentissement de la croissance, menace d’éclatement des bulles immobilières et financières, effondrement de la Livre et de la Bourse, montée du chômage, le fameux modèle turc est bien cabossé. Non, décidemment, l’AKP n’est plus un exemple pour les pays voisins. Le symbole que représentait ce parti islamo-conservateur est sérieusement  écorné. Saluée ces dernières années comme une puissance régionale émergeante, admirée par ses voisins, la Turquie est aujourd’hui à nouveau très isolée par ses dérives diplomatiques néo-othomane.

 Après avoir été un cas d’école en démontrant, pendant des années, que la croissance économique n’est pas incompatible avec l’Islam, en libéralisant le système économique en s’appuyant sur les classes moyennes dynamiques, Erdogan n’a pas pu tenir la route et est revenu à ses crédos de toujours, l’Islam pur et dur. Le modèle turc ne semble plus exportable. La crise à Ankara va affaiblir davantage les islamistes au Moyen Orient et en Afrique du Nord. Elle vient s’ajouter aux revers des Frères musulmans en Tunisie et en Egypte. La société civile turque se mobilise pour donner, à l’occasion des élections de 2014 un coup d’arrêt décisif aux ravages du pouvoir personnel exercé par Receip Erdogan. Peut-être que son troisième mandat a été le mandat de trop.