Mon ami Henry Kissinger qui fut un exemple pour moi pour ma passion de géopolitique, est mort dans la nuit de mercredi à ce jeudi à l'âge de 100 ans. Il était tout autant le magicien de la diplomatie, mais aussi un symbole du particularisme unique des États-Unis. Il était l'incarnation du Rêve américain : fils d'émigré allemand fuyant les persécutions de l'Europe des années trente il va connaître la gloire et une renommée internationale.

Il est sans contexte le « dernier grand diplomate », en laissant son empreinte au Vietnam, de la Chine au Moyen-Orient, mais aussi en Amérique latine où il renforça l'influence des États-Unis. Il fut à la fois le conseiller et l’homme qui murmurait aux oreilles des puissants. Secrétaire d’État de Richard Nixon et Gerald Ford, il fut également l'un des grands penseurs de la politique et des relations internationales de l'après Seconde Guerre mondiale, veillant à la place et au rôle des États-Unis dans le monde.

 Kissinger était un passionné de foot, un homme d'action et de réflexion sur l'état du monde et les relations internationales. Il laisse derrière lui une œuvre impressionnante et riche sur la politique et sur le monde contemporain. 

 Henry Kissinger est né à Fürth, petite cité industrielle en Bavière près de Nuremberg un 27 mai 1923, dans une famille juive pratiquante. Quelques mois avant la « nuit de cristal » en 1938, il a quitté l'Allemagne à l'âge de 15 ans avec ses parents pour l'Amérique et change son prénom Heinz en Henry. 

En 1943, en pleine Seconde Guerre mondiale où l'engagement des États-Unis sera décisif contre l'Allemagne nazie, il est l'un des 2.800 étudiants engagés dans un programme spécial de la 84e division d'infanterie. Par sa connaissance de l'allemand, il est envoyé en Allemagne dans les services de renseignement américains pour participer à la dénazification du pays après la guerre. Son mentor, un universitaire, Fritz Kraemer, lui conseille après sa démobilisation de s'inscrire à Harvard.

En 1950, il y décroche sa licence en sciences politiques avec les honneurs, grâce à une dissertation sur la diplomatie de Metternich, le chancelier impérial d'Autriche. 

Plus tard, Henry Kissinger trouvera une autre source d'inspiration chez Raymond Aron. « Mon maître à penser », confie-t-il un jour à Dominique Moïsi qui lui présentait une lettre d'introduction du philosophe historien français.

Tout en enseignant à Harvard, le jeune docteur en sciences politiques, publie son premier ouvrage :  « Nuclear weapons and foreign policy » en 1957. Sa conclusion met en perspective ce qui allait devenir sa conduite dans les affaires internationales. Pour lui, le défi pour les États-Unis est de faire la preuve que « la démocratie est capable de déterminer une certitude morale pour agir sans recourir au fanatisme et aussi de prendre des risques sans la garantie de réussir ».

En 1969, c'est la consécration avec sa nomination en 1969 comme conseiller à la Sécurité nationale du président Richard Nixon, puis en 1973 comme secrétaire d'État. Une fonction qu'il gardera jusqu'en janvier 1977, après la démission de Nixon en 1974 et sous la présidence de Gerald Ford.

Henry Kissinger fut l'architecte des deux plus grandes réussites du président Richard Nixon : l'ouverture à la Chine et la fin de la guerre du Vietnam. Après les accords de Paris de janvier 1973, il reçoit le prix Nobel de la Paix 

Henry Kissinger a inspiré la politique de détente avec l'Union soviétique et la conclusion du premier accord de limitation des armes nucléaires (SALT 1) des deux puissances. 

 Infatigable négociateur entre Le Caire et Jérusalem après la quatrième guerre israélo-arabe de 1973, dite du Kippour, il parvient à arracher le premier accord entre Israël et l'Égypte. 

La disparition de Henry Kissinger laisse un vide immense sur la scène internationale, d'une instabilité croissante, entre guerre en Ukraine , guerre entre le Hamas et Israël, réchauffement climatique et nombre de situations alarmantes. Il fut sans conteste un grand maître de la « realpolitik » et de la diplomatie. Il n'a aujourd'hui aucun successeur à ce titre. La question qu'il posait dans son dernier ouvrage « L'ordre du monde » reste d'une actualité brûlante : « Les dirigeants actuels réussiront-ils à prendre un peu de hauteur par rapport à l'urgence des événements au jour le jour pour parvenir à cet équilibre entre moral et efficacité ».