Pendant que le monde avait les yeux rivés sur le Capitole, un autre événement a eu lieu, laissant muet la plupart des commentateurs alors qu’il revêt une importance considérable, peut-être même supérieure à « l’insurrection » des supporters de Trump.

 Tweeter suspend le compte de Donald Trump y compris le compte officiel de la Maison Blanche. Il est aussitôt suivi par Facebook, Google et Instagram. Ce pouvoir des GAFAS inquiète aujourd’hui la classe politique.

  Ce n’est pas d’aujourd’hui que les GAFAS exercent une véritable censure sur l’expression des uns et des autres. Les GAFAS, ou grands de l'Internet américain, exercent depuis les origines une censure discrète sur le web mondial, puisqu'elles ne référencient pas certains sites jugés contraires aux intérêts des États-Unis, ou jugés contraires aux bonnes moeurs telles qu'elles les définissent. 

Des nombreuses personnalités politiques ont réagi à l’annonce de la suspension par Twitter du compte gouvernemental du président sortant des États-Unis, Donald Trump, après les émeutes au Capitole. Comment admettre que des sociétés privées s’arrogent le pouvoir de contrôler le débat public. 

 Ce n'est pas aux GAFAS de décider de la valeur du discours politique des uns et des autres, c'est une atteinte flagran te à l'exercice de la démocratie. Twitter, Facebook et YouTube ont tous à leur manière censuré le Président américain ces derniers jours, et cette censure pousse à s’interroger sur l’état des libertés publiques en Occident ainsi que les risques que font peser ces multinationales sur la liberté d’expression. Il y a là quelque chose d’extraordinairement inquiétant. 

Dans ses propos, le président américain évoque son indignation quant aux résultats des élections et appelle ses partisans à marcher jusqu’au Capitole mais il leur demande d’agir de manière pacifique et dans le respect des forces de l’ordre. Que l’on puisse voir, comme l’ont fait de nombreux observateurs, un lien de cause à effet entre ce qu’a dit Trump et l’insurrection de ses partisans, c’est une chose. Mais on ne peut pas affirmer, de manière certaine et définitive, que les propos de Trump ont abouti à ce qui s’est passé. Cette nuance est importante, parce qu’elle implique que Twitter et les autres plateformes ont, dans cette affaire, outrepassé leurs droits.

Il faut rappeler que cela fait des mois que Trump est en guerre contre les GAFAS. C’est sous son mandat que l’autorité de la concurrence américaine a annoncé fin décembre poursuivre Facebook en justice en demandant à la cour d’envisager une séparation avec ses filiales Instagram et WhatsApp. C’est aussi sous son mandat que le ministère de la Justice et onze États ont déposé, en octobre, une plainte contre Google pour abus de position dominante dans la recherche et la publicité en ligne.

C’est encore sous son mandat que la Federal Trade Commission a, en juillet 2019, condamné Facebook à 5 milliards de dollars d’amende, pour avoir autorisé en 2018 la firme de conseil britannique Cambridge Analytica à puiser dans les données de quelque 50 millions d’utilisateurs sans le leur notifier. Enfin, Trump accuse depuis plus d’un an Google, Facebook et Twitter de censurer ses partisans et de limiter la liberté d’expression. 

En présentant son décret sur les GAFAS, Trump s’est justifié ainsi : « Nous sommes ici pour défendre la liberté d’expression face à un des pires dangers qui soit. (…) Ils ont le pouvoir non contrôlé de censurer, éditer, dissimuler ou modifier toute forme de communication entre des individus et de larges audiences publiques ». Il y a donc, dans cette histoire, un historique turbulent entre Donald Trump et les GAFAS qui ne peut pas être occulté dans les tentatives d’explication de ce qui vient de se passer.

  Cette censure doit nous interroger plus fondamentalement encore, sur l’état de nos libertés publiques aujourd’hui et sur les risques que font peser les multinationales sur la liberté d’expression.

De quel droit une entreprise privée peut-elle censurer un chef d’État ?  De quel droit une entreprise privée peut-elle décider d’une information qu’elle est vraie ou fausse, qu’elle est bonne ou mauvaise, qu’elle est inoffensive ou dangereuse ? 

C’est souvent au nom de très bonnes intentions que les pires dérives ont lieu. Il n’en va pas différemment de ce débat autour de la modération des plateformes. 

 Tout citoyen attaché aux valeurs de liberté devrait s’inquiéter d’une telle dérive, au sein de nos démocraties déjà minées par des atteintes permanentes à la liberté d’expression. 

La liberté d’expression implique qu’elle puisse blesser autrui, qu’elle puisse transgresser certaines règles, qu’elle puisse choquer. Si ce n’est pas le cas, alors elle n’existe pas. Car, comme disait Camus, « on est toujours libre au dépend de quelqu’un ». La liberté est à ce prix.