Heureux de vous retrouver. Je reprends dès aujourd'hui la publication de mes chroniques hebdomadaires du vendredi. Je repars cette après-midi pour l'étranger, le devoir m'appelle. e serai de retour samedi prochain et la régularité sera retrouvée.

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  Lors des négociations de l’entrée de la Chine au sein de l’OMC, les entreprises occidentales ont souhaité, avant de s’engager en Chine, mieux connaître leurs futurs partenaires chinois. Pour ce faire, ils avaient demandé que soit mis en place un système d’évaluation des entreprises suivant le modèle des agences de notation occidentales.

 Paradoxalement, c’est cette demande qui est à l’origine du projet à long terme des autorités chinoises, appelé SCS (Social Credit Systeme).

Sous l’effet de la bureaucratie chinoise, le projet a pris une toute autre dimension. Il ne s’agit plus d’un instrument économique visant à favoriser le bon fonctionnement des entreprises et du système financier, mais d’augmenter les qualités vertueuses du citoyen chinois. 

La Chine a commencé à mettre en place son système de notation dont lachèvement est prévu pour 2020. Le projet vise à récompenser les bons comportements et à punir les mauvais, suivant un système de points. Des points en plus pour l'achat de produits chinois, de bonnes performances au travail ou la publication sur un réseau social d'un article vantant les mérites de l'économie nationale. Des points en moins en cas d'opinions politiques dissidentes, de recherches en ligne suspectes ou de passages piétons traversés à la hâte, alors que le feu est rouge. 

La Chine travaille depuis 2014 sur ce système d'évaluation de ses propres citoyens. L'empire du Milieu a même accéléré le calendrier. Selon deux communiqués de la Commission nationale de développement de la réforme, 

 les individus ayant une mauvaise «note sociale» seront inscrits sur une liste noire les empêchant , par exemple, d'acheter des billets de train ou d'avion pour une période pouvant aller jusqu'à un an.

 À ce jour, ce projet n’est pas appliqué  partout, mais il devrait l’être à terme. Il prendra des formes très différentes selon les villes, car il a été jugé préférable qu’il bénéficie dans son application d’une certaine souplesse.

  Lin Junyue, père du projet, souhaite que son système soit exporté vers les pays qui participent au « Nouvelles routes de la soie ».

Le système s’appuie, bien entendu, sur la haute technologie (caméras intelligentes, reconnaissance faciale, intelligence artificielle) mais aussi sur les fondements philosophiques qui structurent la pensée culturelle chinoise, l’intérêt de la société prime sur celui de l’individu qui n’existe que par l’ensemble du peuple dont il n’est qu’un infime rouage.

Les bouleversements socio-économiques provoqués par la croissance économique extrêmement rapide et l’exode rural massif de ces dernières décennies ont profondément troublé la société chinoise. Les antiques réseaux familiaux, les réputations ancestrales dans les villages, les systèmes traditionnels de surveillance réciproque des citoyens mis en place par l’Empire depuis la plus haute antiquité, tout a été bouleversé, d’abord par le communisme, puis par le capitalisme, qui est la révolution continuée par d’autres moyens. Le SCS veut remettre de l’ordre dans ce désordre contemporain, rétablir des distinctions claires entre les bons et les mauvais citoyens, alléger l’angoisse de ceux qui se demandent s’ils sont sur le bon chemin. 

Cette peur de l’indistinction suscitée par le capitalisme, existe en Occident comme en Chine, mais c’est la religion et la perspective du jugement dernier, qui y répondaient. Le jugement du monde et celui de Dieu ne se confondaient pas. 

Vu d’Europe, le SCS paraît une horreur, pourtant, nous sommes aussi en train de le mettre en place, sous des noms différents : dénonciation des entreprises qui ne respectent pas les normes gouvernementales, loi anti fake news qui peut aboutir à une définition d’une vérité d’État, etc.  

Non, nous ne sommes pas si différents des Chinois en effet. On attend du pouvoir une récompense et quil punisse les méchants. Il nous arrive à tous de souhaiter que nos contradicteurs et nos rivaux soient rejetés dans les ténèbres extérieures de l’hérésie, c’est-à-dire, en termes contemporains, qu’ils soient convaincus de propager des mensonges. 

 Cependant, en Occident et plus largement dans les démocraties, on a voulu croire, jusqu’à aujourdhui, qu’il y avait une place pour la conversation civilisée. « Je prétends certes détenir la vérité, mais j’admets que ce n’est peut-être pas le cas, qu’à ma gauche quelqu’un est susceptible de dire quelque chose qui mérite d’être entendu ». Si on est au centre, comme la Chine et le Parti communiste chinois, tout ce qui est à la gauche et à la droite est a priori discrédité, mauvais, rejeté dans les ténèbres extérieures et c’est moi, le bon citoyen qui incarne le Bien.

Lespace de débat civilisé qui n’existe pas en Chine, est en train de disparaître en Occident.

Peu de monde s’inquiète de ce système et du contrôle social opéré par la technologie numérique. Le crédit social n’assure-t-il pas la victoire des États sur les personnes, avec l’assentiment tacite des personnes elles-mêmes ?

Le SCS manifeste la parfaite disparition de la distinction entre le domaine public et le domaine privé. Il n’est pas tellement certain quen Europe on soit contre le goût de punir les opinions et les attitudes qui nous déplaisent. « Balance ton porc » et autres « Me Too » manifestent la permanence de cette « mentalité persécutrice » dont parlait Nathaniel Hawthorne et après lui Philip Roth. 

Mais tandis qu’en Occident, ce sont les réseaux sociaux qui crient haro sur le baudet, en Chine cette fonction importante est la prérogative du pouvoir.

Le parti communiste est engagé dans un projet de restauration de la puissance impériale chinoise qui porte avec lui une dimension civilisationnelle évidente. La Chine na jamais connu de véritable séparation du politique et du religieux Dans le monde judéo-chrétien, le jugement des Hommes nest pas le jugement de Dieu. Cette distinction est inconnue de la culture traditionnelle chinoise.

La Chine a-t-elle les moyens de  mettre en place cette « monstrueuse » organisation ? Ce sera en effet la question à suivre dans les années qui viennent. 

 Les Chinois prétendent qu’ils sont plus justes et mieux organisés que lOccident, peut-être ont-ils raison !