Chronique politique hebdomadaire du vendredi

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À la suite du coup d’État manqué contre Erdogan, la Turquie est à nouveau l’homme malade de la région. A cheval sur deux continents, l’Europe et l’Asie, au milieu d’axes stratégiques, Russie – Méditerranée et Balkans – Moyen-Orient, la Turquie est aujourd’hui sur le tracé d’oléoducs et de gazoducs d’une importance majeure non seulement pour la région, mais pour toute l’Europe. 

 Depuis 1923, date à laquelle, par la volonté Mustafa Kemal (Atatürk), la Turquie est devenue une république démocratique, unitaire, constitutionnelle et laïque, elle n’a eut de cesse de se rapprocher de l’Occident. Membre de l’Otan, l’OCDE, l’OSCE, le Conseil de l’Europe et le G20, elle a déposé sa candidature à faire partie de l’Union européenne dès 1963 avec qui elle a conclu un accord d’union douanière en vigueur depuis 1996. 

 Il suffit de voir la carte pour se rendre compte des problèmes posés. La Mer Noire avec la Russie comme nation riveraine et le passage obligé de sa flotte par le Bosphore, la Géorgie, l’Arménie, l’Iran, l’Irak et plus au sud, la Syrie, ne sont pas des voisins de tout repos. La Bulgarie et la Grèce sont le point de passage obligé pour l’Europe. 

Pendant longtemps, sûr allié des Etats-Unis, son mouvement d’indépendance, en interdisant aux troupes américaines d’utiliser son territoire pour ouvrir un front Nord en Irak, a créé un environnement suffisant pour amorcer une détente avec la Russie. Cette dernière, au début de l’après-guerre froide, considérait la Turquie 

comme un pays proche des Etats-Unis et un rival stratégique dans l’Eurasie post-soviétique. 

Pragmatiques, les Russes inaugurent, alors, une nouvelle relation bilatérale dont le moteur principal sera le développement du commerce et l’intérêt hautement géopolitique pour les oléoducs et gazoducs existants, et à venir, qui traversent ou traverseront la Turquie. 

Acrobatie encore à concilier cette nouvelle donne avec la Russie et l’alliance Atlantique. 

Cette quadrature du cercle, maitrisée jusqu’à présent par le Premier ministre Erdogan, aurait pu donner à la Turquie un rôle clé, d’une part dans l’établissement de la paix au Moyen-Orient et d’autre part à l’élaboration d’un compromis acceptable pour le problème posé par le nucléaire iranien. Mais la dérive dictatoriale du président Erdogan, l’a éclairé d’un jour nouveau. 

Salué, à ses débuts, par l’Union européenne pour son islamisme modéré, symbole de la réussite d’un parti islamique au pouvoir, Erdogan c’est employé ces cinq dernières années à démontrer l’erreur d’analyse du monde occidental. 

Année après année, il a accentué le dirigisme dictatorial de ses politiques. Année après année, il n’a plus supporter que l’on puisse s’opposer à lui. Opposants en prison, journalistes muselés, magistrature et police, épurées de tout opposant. 

Même son allié des premiers jours, le chef spirituel Fethulah Gülen, est devenu persona gratta. Ses fidèles, les Gülennistes, sont pourchassés dans tout le pays. Cette rupture, par les révélations des Gülennistes, met au grand jour les malversations du clan Erdogan et la corruption endémique qui règnent dans le système d’AKP, le parti du Président. 

Déjà, le tremblement de terre de l’année 1999 avait montré l’étendue de la corruption dans le pays. 

Les grandes victoires électorales des débuts du règne d’Erdogan ont, au fil des ans, révélés le dictateur qui somnolé en lui. 

Sa politique ambigu lors de la bataille de Kobané, ses refus de survol à l’aviation américaine ainsi que le refus d’utilisation des bases turcs, révèlent un tout autre Erdogan. Dès 2012, une fois l’élite militaire en prison, exit le défenseur de la laïcité. Erdogan fait d’avantage référence à l’Islam, rappelant ses discours des années 1990. 

En novembre 2014, Erdogan, le Coran à l’appui, affirme que les femmes ne pouvaient être considérées les égales des hommes et déclare que selon l’Islam le rôle des femmes dans la société est de faire des enfants. 

 

Depuis 2013, Erdogan fait face à un mouvement protestataire qui n’a pas faibli et s’est exprimé dans les urnes, lors des dernières élections. Il y a quelques mois, Amnesty Internationale a dénoncé le « harcèlement judiciaire et policier » du gouvernement Erdogan, mettant l’accent sur la partialité de la justice, la violation de la liberté de rassemblement et les violences policières. 

Après avoir abattu un avion russe, renoncé à son rapprochement avec l’Iran, trouvant l’Arabie saoudite et les pays du Golfe, sur le chemin de son ambition de leadership du monde arabe sunnite, obligé de revoir son attitude vis-à-vis de DAECH,il se doit de briser son isolement dans lequel il s’est retrouvé. Erdogan se voit obligé de modifier sa politique à l’extérieur et durcir son action à l’intérieur, vers une présidence absolue et une république islamiste. Il présente ses excuses à Moscou, et rétabli ses relations diplomatiques avec Israël. 

 Peut après, c’est le coup d’État. Dans ce putsch avorté, deux choses frappent : l’amateurisme des unités putschistes et le professionnalisme de la communication d’Erdogan. A aucun moment, le président turc n’a semble pris au dépourvu. Les esprits chagrins se poseront la question, à qui profite le crime ? 

À ce jour, les motivations réelles des putschistes et l’identité de son instigateur restent encore floues. Une chose est sur, le président Erdogan, en ressort politiquement renforcé, pour le moment. 

 Il s’adonne à une violente purge, aucun secteur n’est épargné : armée, justice, enseignement, police, fonctionnaires, médias. Ont été arrêtés ou suspendus, 7543 militaires et magistrats, 15200 fonctionnaires, 4500 policiers, 614 gendarmes, 3000 juges, 1500 recteurs et doyens d’université, et le « grand ménage » d’Erdogan n’est pas fini. 

Des mandats d’arrêt ont notamment été émis contre 140 membres de la cour de cassation, 48 du Conseil d’Etat, et deux des 17 juges de la Cour constitutionnelle. 

Le président Erdogan a annoncé l’état d’urgence pour trois mois, prélude à son projet d’hyperprésidence, en rupture avec les fondements de la République d’Atatürk. 

Il agite le rétablissement de la peine de mort, et s’enfonce de plus en plus dans une fuite en avant. Si un turc sur deux a voté pour lui, un turc sur deux ne veut pas de lui. Alors, cette purge va aller jusqu’où ? 

Les purges soulagent souvent le malade, mais parfois le tuent.