Article paru dans Postures, de la Mode et de la Politique, en 2011.


L’arrivée du partie islamiste, l’AKP, au pouvoir en Turquie, a suscité des interrogations sur le devenir démocratique du pays. Erdogan, depuis son intronisation comme chef de l’exécutif, n’a eu de cesse de donner des gages sur son islamisme « modéré ». Faut-il le croire, ou considérer la modération de ses convictions comme une stratégie de conquête, comme le clame son opposition.

turquie drapeauIl y a deux puissances, économiques, militaires et politiques, à la périphérie du Moyen-Orient : l’Iran et la Turquie. Chacune, avec un agenda qui lui est propre, essaie de prendre, voir d’imposer son leadership dans cette partie du monde. L’Iran, depuis l’arrivée de Khomeiny, après la guerre meurtrière avec l’Irak, a déployé une stratégie de conquête du monde musulman. Chef de fil incontesté de l’Islam chiite, Téhéran déploie une présence accrue et active dans les pays du Moyen-Orient. Elle se heurte à l’axe sunnite mené par l’Arabie Saoudite, qui lui reproche son prosélytisme. Ceci lui a valu de graves revers, comme au Maroc, où les relations diplomatiques sont rompues jusqu’à ce jour. La Turquie, un premier temps, a tenté une politique de rapprochement avec l’Iran. Rapidement, les incompatibilités n’ont pas tardé à prendre le pas sur une alliance contre-nature, et montrer les limites d’une « dékamilisation » trop rapide du pays. La Turquie, de par sa situation eurasiatique, a toujours été, et reste un carrefour d’échanges économiques, culturels et religieux. A cheval sur deux continents, l’Europe et l’Asie, au milieu d’axes stratégiques, Russie-Méditerranée et Balkans-Moyen Orient, la Turquie est aujourd’hui sur le tracé d’oléoducs et de gazoducs, d’une importance majeure, non seulement pour la région, mais pour toute l’Europe. Son importance se renforce de jour en jour, au vu des événements politiques qui secouent aussi bien le Moyen-Orient , le monde des hydrocarbures que les tensions liées au problème de l’eau, au nucléaire iranien, sans oublier « le printemps arabe ».

Les contradictions de la Turquie d'aujourd'hui

Depuis 1923, date à laquelle, par la volonté de Mustafa Kemal, qui prendra plus tard le nom de Atatürk, la Turquie est devenue une république démocratique, unitaire, constitutionnelle et laïque, elle n’a eu de cesse de se rapprocher de l’Occident. Membre de l’Otan, l’OCDE, l’OSCE, le Conseil de l’Europe et du G20, elle a déposé sa candidature à faire partie de l’Union européenne dès 1963, avec qui elle a conclu un accord d’union douanière, en vigueur depuis 1996. Il est intéressant de noter qu’elle a su conserver des liens privilégiés avec les pays à la population majoritairement musulmane, comme elle : le Moyen-Orient et l’Asie centrale. La laïcité de son régime ne l’a pas, sous la houlette de son Premier ministre Recep Tayyip Erdogan du parti islamiste, l’ AKP, de participer à l’organisation de la conférence islamique. Depuis l’arrivée au pouvoir du AKP, qui se considère un parti islamique « modéré », la politique du gouvernement turque est une perpétuelle acrobatie, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Il suffit de regarder la carte géographique de cette région, pour se rendre compte des problèmes qui se posent à la Turquie. La Mer carte-turquieNoire avec la Russie comme nation riveraine et le passage obligé de sa flotte par le Bosphore, la Géorgie, l’Arménie, l’Iran et plus au sud, la Syrie, ne sont pas des voisins de tout repos. Sans oublier la Bulgarie et la Grèce, point de passage obligé pour l’Europe. S’efforçant de donner des gages à son susceptible et puissant voisin du nord, la Russie, Erdogan va jusqu’à refuser à son allié, les Etats-Unis, l’utilisation de son territoire pour ouvrir un front Nord en Irak. Moscou a toujours considéré la Turquie comme proche de Washington et un rival stratégique dans l’Eurasie post-soviétique. Pragmatiques, les Russes s’essaient à une nouvelle relation bilatérale dont le moteur principal est le développement du commerce et l’intérêt hautement géopolitique pour les oléoducs et gazoducs, existants et à venir, qui traversent ou traverseront la Turquie. Acrobatie encore, à concilier cette nouvelle donne avec la Russie et l’alliance Atlantique. Les Américains ont encore des bases en Turquie et l’armée turque est américanisée à 100%, aussi bien par son équipement, que par le formation de ses élites militaires. En plus de leurs approches largement partagées sur les dossiers iraniens et irakiens, la Turquie et la Russie entretiennent, chacune, des liens avec Israël. En ce qui concerne la Turquie, ils ont été plus étroits dans le temps. Les nuages qui se sont accumulés sur les relations israélo-turques se dissiperont, tôt ou tard. Des intérêts croisés sont trop nombreux et l’allié commun, les Etats-Unis, trop puissant. Avec un voisin préoccupant qu’est l’Iran, comment concilier la nouvelle politique d’ouverture à son égard et la poursuite de la collaboration avec la Russie et les Etats-Unis, tous deux partageant la volonté d’endiguer les mouvements islamistes radicaux ?

 Erdogan l'acrobate

erdoganCette quadrature du cercle, maitrisée jusqu’à présent par le Premier ministre Erdogan, pourrait donner à la Turquie un rôle clé, d’une part dans l’établissement de la paix au Moyen-Orient et d’autre part à l’élaboration d’un compromis acceptable pour le problème posé par le nucléaire iranien. Dans la pays, la politique intérieure tient du funambulisme.  Confronté à une Constitution laïque et une armée soucieuse de son rôle de gardien du temple, à une disparité dans le développement économique du pays, la Turquie se trouve à une croisée de chemins : l’Union européenne, le cheval de Troie des Etats-Unis, l’obligé de la Russie ou le grand jeu islamiste du Moyen-Orient. Réélu une première fois par une majorité islamiste (46,7% des voix), ratant de peu la majorité absolue dans les dernières élections (49,9%). Si Receip Tayyip Erdogan et son parti réalisent un meilleur score qu’en 2007 aux législatives, à 4 députés près (système proportionnel oblige) il rate la majorité des deux tiers. Il devra négocier avec les partis d’opposition s’il veut faire aboutir ses réformes et surtout modifier la Constitution. Erdogan semble toujours vouloir intégrer l’Union européenne, mais les Européens, particulièrement la France, par les réticences affichées de son Président, Nicolas Sarkozy, voient d’un mauvais œil l’arrivée dans l’Union de plus de 70 millions de musulmans. Pour une Europe qui se réfère à ses racines chrétiennes, cela fait désordre. L’arrivée d’Erdogan à la tête de la Turquie a été considérée par les observateurs politiques comme une première étape de désengagement du peuple turc de l’emprise des militaires. On a même qualifié le leader d’islamiste modéré. Mais pour l’opposition, la modération apparente dans les convictions d’Erdogan, n’est qu’une stratégie de conquête. Le résultat des dernières élections rend caduc le principal chantier politique de Recep Erdogan : la réforme constitutionnelle. Il ambitionnait une présidentialisation du régime, à la française, et une minimisation du rôle de l’armée. L’AKP, le parti d’Erdogan a échoué à « siphonner » les voix de l’extrême droite nationaliste et se trouve en face d’un CHP (le Parti républicain du peuple) renforcé. Mais il faut lui reconnaître des succès. Il a su hisser son pays au 17e rang des économies mondiales, alors qu’en 2001 la Turquie était au bord de la faillite, victime de l’incurie des gouvernements précédents.

 La gloire otomane retrouvée

Ses tendances autocratiques inquiètent. Ses supporters, par contre, lui savent gré d’avoir construit des dispensaires, des écoles, des bibliothèques, des routes dans tout le pays. Devant les difficultés qu’il rencontre à Bruxelles avec sa candidature à intégrer l’Union européenne, Erdogan se console en prenant le rôle de défenseur de la cause palestinienne. Cette nouvelle posture lui vaut d’être une star pour la rue arabe. En fait il est en train de remplacer le rêve européen par celui de la gloire ottomane retrouvée, capitalisant sur la nouvelle stature internationale de la Turquie. Mais des zones d’ombre viennent mettre un bémol à ce tableau idyllique : l’emprisonnement de journalistes, les dérives d’une police aux ordres du gouvernement, la brutalité envers ses détracteurs et opposants aux tendances hégémoniques du parti au pouvoir. L’élection des membres du Conseil supérieur des juges et des procureurs qui s’est traduite par la volonté de l’AKP de politiser cette institution, est un indice patent du danger que court le processus de démocratisation. La question kurde n’est jamais loin dans la politique turque : le dirigeant emprisonné des rebelles kurdes, Abdullah Ocalan, a menacé récemment Ankara d’une guerre totale si des négociations sérieuses ne s’engagent pas entre le pouvoir et les rebelles.

"La modération apparente des convictions d'Erdogan n'est qu'une stratégie de conquête."

La presse d’opposition doute de la volonté réelle d’Erdogan de négocier et de tendre la main à ses opposants. Si un turc sur deux a voté pour Erdogan, il faut considérer, également, qu’un turc sur deux lui est opposé. Après ces élections au goût d’inachevé, Erdogan va-t-il s’efforcer de débloquer les négociations moribondes avec l’Union européenne  et relancer un processus d’adhésion en perdition ? Cherchera-t-il plutôt à confirmer son ambition de faire de la Turquie une puissance régionale ? Comme tout le monde, le « printemps arabe » a dû le surprendre. S’il a prit fait et cause pour les jeunes de la place Tahrir, au Caire, c’est à cause des liens entre les frères musulmans égyptiens et l’AKP, et sa rivalité avec Moubarak sur la scène arabe. En Lybie, il a eu par contre plus de difficultés à lâcher son ami Kadhafi. Il ne se ralliera à l’action de l’Otan qu’à contrecœur. La situation actuelle en Syrie lui pose un problème considérable. Ce pays voisin est la voie d’accès de la Turquie au monde arabe. Les deux pays s’étaient rapprochés, au point d’adopter un régime de circulation sans visas. Les échanges et les contacts s’étaient multipliés. Aussi le Turquie a beaucoup à perdre, vu le chaos qui menace la Syrie. L’affluence des refugiés à le frontière, l’extrême brutalité de la répression a conduit Erdogan à prendre ses distances avec el-Assad. Présenté, pour l’heure, dans le monde arabe,comme un modèle de démocratie, la Turquie devra convaincre l’Europe et le monde qu’elle a vraiment un rôle positif à jouer au Proche-Orient. Depuis Mustafa Kemal AtatürK, aucun politicien  turque n’a concentré autant de pouvoirs, qu’Erdogan, aujourd’hui. La question, qui reste entière, pourquoi faire ?